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 Moontide : 

Moontide affiche du film

FICHE TECHNIQUE :

Titre original : Moontide
Réalisation : Archie Mayo
Scénario : John O'Hara,
Nunnally Johnson
Photographie : Charles G. Clarke,
Lucien Ballard
Musique : Cyril J. Mockridge,
David Buttolph
Décors : Thomas Little
Montage : William Reynolds
Année : 1942
Genre : Drame
Durée : 95 minutes
Pays : États-Unis
Première diffusion : 1942

Distribution
Jean Gabin : Bobo
Ida Lupino : Anna
Claude Rains : Nusty
Thomas Mitchell : Tiny
Victor Sen Yung : Takéo
Chester Gan : Hirota
Robin Raymond : Mildred
Ralph Byrd : le père Price
William Halligan : le barman
Arthur Aylesworth : Pop Kelly
John Kelly : Mac

scène du film Moontide
À l'aide! À l'aide!

scène du film Moontide
Je suis un gitan.

scène du film Moontide
Reste!

scène du film Moontide
Reste là-haut.

scène du film Moontide
Bobo est parti ?

scène du film Moontide
Tu dois me croire, Bobo!

Archie Mayo est devenu réalisateur pour les studios de la Warner avec l'avènement du film parlant. Lorsqu'il prend la suite de Fritz Lang en 1942 pour réaliser "Moontide" (ce dernier d'abord pressenti ayant abandonné le projet pour cause de rivalité avec Jean Gabin) Mayo a déjà réalisé trois douzaines de long métrages dont le fameux "Doorway To Hell" (connu pour avoir fixé les codes du film de gangsters abondamment repris par la suite notamment dans l'excellent Scarface d'Howard Hawks), ou encore "The Petrified Forest" en 1936 avec Humphrey Bogart et Bette Davis. À l'aise dans les style les plus divers, Archie Mayo reprends l'ouvrage au point où Fritz Lang l'a laissé et hérite sans doute de l'ambiance sombre et poisseuse envisagée par son prédécesseur (les enregistrements en studio révèlent que celui-ci avait tourné trois semaines de séquences avant son départ). Gabin de son coté a déjà tourné dans "Quai des brumes", "Le jour se lève", "Remorques", films phares du réalisme poétique en France. Ces différentes influences se combinant au coeur d'un scénario tortueux concocté par John O'Hara et Nunnally Johnson (non crédité) d'après le roman éponyme de Willard Robertson feront de cette œuvre un étrange mélange de romance chimérique et de film noir.

Connaissant la propension de John O'Hara (Il fut surnommé le Balzac américain) pour les attaques virulentes contre la petite bourgeoisie et ses aspirations étriquées, on imagine sans mal que le scénario original était quelque peu différent. Au premier degré cette histoire de cabane sur barge transformée en coin de Paradis avec rideaux fleuris et peinture fraiche devait être un peu plus mordante. Il est certain que le producteur Darryl F. Zanuck insista pour alléger le ton du film. Mais qu'importe, puisque malgré les concessions aux standards hollywoodiens (dont le happy end final parait la marque la plus flagrante), cette curieuse aventure aux implications incertaines, pleine de zones d'ombres, possède le même pouvoir de fascination qu'un rêve eveillé dont les failles insondables sont propices à l'irruption de cette inquiétante étrangeté qui marque certaines œuvres inaccomplies.

Pour des raisons que l'on devine sans mal, le film fut à sa sortie un échec commercial des deux cotés de l'atlantique. Le public fut certainement déboussolé par ce mélange incongru de réalisme poétique à la française et de film noir américain. D'autre part, le personnage joué par Gabin très éloigné des ses précédents rôles fut la source d'une déception prévisible. L'acteur lui-même n'étant probablement pas très à l'aise dans la peau de ce crétin alcoolique que l'on pourrait presque croire, aux prémices de la narration, tiré d'un slapstick des années 1930. De plus, le monolithisme apparent des personnages tend presque à gommer toutes les ambiguités latentes de la situation. Les raisons de reconsidérer ce film sont néanmoins multiples, à commencer par la superbe photographie de Charles G. Clarke (qui hérita d'une nomination aux Oscars), et par la prestation d'Ida Lupino, totalement convaincante dans ce rôle de femme perdue qui semble renaître progressivement au bonheur...

Moontide (La Péniche de l'amour en français) débute parmi la cohue d'un bar à matelots de la côte californienne. Tiny (joué par Thomas Mitchell) y cherche Bobo qui parait quelques instant plus tard, sérieusement éméché. On notera au passage la séquence onirico-surréaliste restituant la nuit agitée de Bobo à propos de laquelle Salvador Dali fut brièvement consulté. On y croise une femme sans tête répétant "Je lui ai dit oui, je lui ai dit non..." Résurgence cauchemardesque d'un passé refoulé ou vision prémonitoire des atermoiements à venir ? De la curieuse association liant Bobo à Tiny, nous ne connaitrons que les grandes lignes. Bobo travaille comme trimardeur de manière itinérante, son comparse lui trouve les contrats et planifie les déplacements. Tiny à besoin de Bobo pour gagner l'argent, mais prétend veiller sur lui et le tirer d'affaire "quand les choses tournent mal". Une dépendance réciproque plutôt trouble qui s'explicite en partie lorsque l'on devine en Tiny un maître chanteur informel ayant connaissance d'un meurtre que Bobo aurait pu commettre.

Cet arrangement scabreux sert de base au développement de l'intrigue. Bobo trouve spontanément un emploi de vendeur d'appâts et s'installe sur une barge dans le port de San Pablo, puis recueille Anna, une jeune femme suicidaire qu'il a sauvé de la noyade, au grand désappointement de Tiny qui voit vasciller le pacte tacite unissant les deux compères. Malgré cette embellie, Le personnage qu'incarne Jean Gabin est loin d'avoir la conscience tranguille. Le meurtre d'un certain Pop Kelly semble raviver de désagréables réminiscences, et l'ostensible insouciance qu'il affiche cache mal un certain malaise vis-à-vis de ses propres pulsions, sur lesquelles il ne saurait prétendre avoir le contrôle. Plutôt que de prendre son destin en main, Bobo avance par dérobades successives : à ses engagements vis à vis de son employeur, à son désir naissant pour Anna, aux manigances de Tiny, il oppose une insoumission apparente et une frivolité forcée qui ne sont qu'autant de tentatives maladroites pour fuir un passé pesant. Le personnage caricatural et involontairement comique du bourlingueur sans attaches et sans principes exhibé dans la scène d'ouverture y gagne peu à peu une profondeur inespérée.

À ce trio s'ajoute un quatrième intervenant, Nutsy, personnage quasi métaphysique qui insuffle discrètement la voix bienveillante de la raison dans un monde perpétuellement au bord de l'anarchie. Personnification du destin ou entité protectrice, transfuge d'un scénario à la Carné/Prévert, le veilleur de nuit (incarné par Claude Rains) demeurera jusqu'au bout une figure énigmatique, à la fois superflue et indispensable, observateur passif, accompagnant chaque personnage sans jamais modifier le déroulé des évènement, ou alors à la marge, au travers d'actions secondaires et anecdotiques. C'est un peu comme si Nutsy avait accès aux ressorts cachés de l'histoire, justifiant par sa présence que de nombreuses choses ne soient pas révélées et faisant même disparaître les traces de certains évènements, comme lors de cette scène ou il brûle la casquette de Pop Kelly. La brume et l'obscurité rôde tout au long de l'intrigue comme elle flotte en nappes insaisissables autour de la bicoque au bord du quai, conditions absolues à l'éclatante lumière qui l'habite. Ce que Nutsy dira à Anna lorsqu'elle reviendra la seconde fois : "Tu changes complètement l'atmosphère ici. Tu l'égaye, tu l'illumines."

Bobo devra donc choisir, poursuivre son existence errante ou céder à cette dépendance soudaine qui a presque valeur de révélation, basculant d'une extrême à l'autre, de l'insouciance capricieuse à l'attachement définitif. Cette soumission à une certaine normalité conjuguée à l'acceptation de ses dérèglements antèrieurs passe au crible d'une nouvelle intransigeance. En voulant faire les choses « comme il faut » (il le répétera plusieurs fois), il tente d'atteindre à une rédemption jugée auparavant inaccessible. Le contraste avec les séquences lumineuses relatant la préparation du mariage et la cérémonie qui s'ensuit accrédite l'idée d'une transmutation réussie. Les démons du passé referont néanmoins surface lors de la nuit suivante. Comme si tout se révélait finalement factice et illusoire, un subit effondrement de la trame se produit, un renversement stupéfiant, la clarté attirant de nouveau les ténèbres, alors qu'une fois de plus Bobo s'éloigne comme incapable de résister à son nomadisme fondamental. Le dernière confrontation entre Bobo et Tiny, ce dernier figurant symboliquement la part ombreuse et maléfique du personnage, signe-t'elle enfin la fin des tourments ? Le regard perdu de Bobo sur l'immensité tempêteuse n'apporte pas la réponse. Et malgré la présence d'un final improbablement idylique, le doute subsiste...

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