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 La chute de la maison Usher : 

La chute de la maison Usher affiche du film

FICHE TECHNIQUE :

Titre original :
La chute de la maison Usher
Réalisation : Jean Epstein,
assisté de Luis Buñuel
Scénario : Luis Buñuel,
d'après Edgar Poe
Photographie : George et Jean Lucas
Musique : Muet
Décors : Pierre Kefer
Montage : Jean Epstein
Année : 1928
Genre : Fantastique
Durée : 59 min
Pays : France
Première diffusion : 28 octobre 1928

Distribution
Jean Debucourt : Sir Roderick Usher
Marguerite Gance : Madeline Usher
Charles Lamy : Allan
Fournez-Goffard : Le docteur

scène du film La chute de la maison Usher
Dans ce manoir menaçant ruine...

scène du film La chute de la maison Usher
C'est là qu'elle est vivante !

scène du film La chute de la maison Usher
La jeune femme semblait donner à l'image peinte les forces qu'elle perdait.

scène du film La chute de la maison Usher
L'entends-tu maintenant ?!

En 1928 Dziga Vertov n'a pas encore monté "L'homme à la caméra", et Esenstein n'a réalisé que "Potemkine" et "Octobre". Abel Gance a tourné quelques années auparavant "J'accuse" (1919) et "La roue" (1923). Quand à Mélies, il a fait faillite en 1923. Le cinéma, technique encore jeune, en pleine évolution, invente avec passion sa propre grammaire et cherche encore à déterminer les limites de son expression. Les procédés se multiplient. Les périodes se succèdent. Après le cinéma impressioniste (Delluc, Renoir), vient l'expressionnisme (Murnau, Lang, Wiene, Leni). On expérimente à tous les niveaux : montage, cadrages, surimpressions (J'accuse, L'aurore, Cœur fidèle, Entr'act).

Jean Epstein n'a pas encore rédigé "L'Intelligence d'une machine" (1946) ou "Le Cinéma du diable" (1947) mais il s'interroge et réfléchit. Dans "Bonjour Cinéma", en 1921, il écrit page 94, au chapitre intitulé "Grossissement" : « Le gros plan est l'âme du cinéma. Il peut être bref, car la photogénie est une valeur de l'ordre de la seconde. S'il est long, je n'y trouve pas un plaisir continu. Des paroxysmes intermittents m'émeuvent comme des piqûres. Jusqu'aujourd'hui je n'ai jamais bu de photogénie pure durant une minute entière. Il faut donc admettre qu'elle est une étincelle et une exception par à-coups. Cela impose un découpage mille fois plus minutieux que celui des mailleurs films, même américains. Du hâchis. Le visage qui appareille vers le rire est d'une beauté plus belle que le rire. À interrompre. J'aime la bouche qui va parler et se tait encore, le geste qui oscille entre la droite et la gauche, le recul avant le saut, et le saut avant le butoir, le devenir, l'hésitation, le ressort bandé, le prélude, et, mieux, le piano qu'on accorde avant l'ouverture. La photogénie se conjugue aux futur et impératif. Elle n'admet pas l'état. » …Puis, un peu plus loin « La photogénie, parmi tous les autres logarithmes sensoriels de la réalité, est celui de la mobilité. Dérivée du temps, elle est l'accélération. Elle oppose la circonstance à l'état, le rapport à la dimension. Multiplication et démultiplication. Cette beauté nouvelle est sinueuse comme un cours de bourse. Elle n'est plus fonction d'une variable, mais variable elle-même. »

Après une période faste, lorsque Jean Epstein débute le tournage de La Chute de la maison Usher, les difficultés financières s’accumulent et sa société de production est au bord de la faillite. Il y a une dimension autobiographique dans le choix de cette histoire d'anéantissement. Le scénario élaboré en compagnie de Luis Bunuel conjugue deux nouvelles d'Edgar Poe : la nouvelle éponyme et "Le Portrait ovale". Roderick Usher peint inlassablement le portrait de sa femme Madeline. Au fur de cette création, la vie de celle-ci est littéralement transférée vers la peinture qui finit par s'animer, le visage peint contemplant avec indifférence la mort de l'épouse. Seul l'incendie de la demeure ainsi que du tableau maudit permettra les retrouvailles des époux séparés. Ce film semble ainsi évoquer la culpabilité du créateur et la funeste prise de conscience que tout acte de création est également un acte de destruction. La Maison Usher, sera le dernier produit par Les Films Jean Epstein… le parlant s’apprête à envahir les écrans français, et le gothique muet de La Maison Usher peine à trouver son chemin dans les salles…

Dans ce film, Jean Epstein applique à la lettre ses observations d'alors. Plans détaillés sur les éléments en mouvements, masses nuageuses, nappes de brume, surface du lac balayée par les vagues, branches des arbres découpées sur fond de ciel, abondent. De même, expression des visages en attente, gestes des mains suspendus, effets de ralentis bouleversants créent un effet de surréalité fascinant. On n'est pas étonné par ailleurs d'apprendre qu’un certain Luis Buñuel fut assistant réalisateur sur le tournage. Jean Epstein, en inventant les règles d'un cinéma du ressenti et de l'émotion brute, une fresque sensorielle dont l'ampleur visuelle se place loin de certaines outrances de l'expressionnisme, mais en privilégie le lyrisme romantique et la poésie gothique, fait preuve d'une créativité formelle transcendante et d'une élégance irréprochable. Ce travail extrèmement inventif et maîtrisé imprégnera durablement la représentation de l’onirisme et du fantastique dans le cinéma en général.

Ce film est aussi une symphonie en trois mouvements. Le son y est omniprésent. Pour comprendre, il faut se souvenir qu'à l'époque les spectateurs "entendent" le muet. Nous, habitués au parlant, sommes assourdis pas le silence de la pellicule. À l'époque, lorsque les lèvres bougent, l'auditeur "entend" les voix. Dans "The Lodger", tourné en 1927, lorsqu'Alfred Hitchcock filme des semelles de chaussures allant et venant en surimpression sur un plafond, le spectateur "entend" le bruit des pas dans l'appartement au-dessus.

Dans "la chute de la maison Usher", le déchaînement sonore des éléments naturels en lutte contre le domaine en ruines envahissent véritablement l'espace de la pellicule. Le vent traverse la demeure de part en part, hurlant dans les pièces quasiment désertes, renversant les piles de livres, reconfigurant la géométrie des scènes. Il y a trois mouvements donc. Le premier durant jusqu'à la mort de Madeline, jusqu'à son acheminement dans la crypte, et prenant fin avec les coups de marteau fermant le cercueil. Le second, venant ensuite, est peuplé de bruissements infimes. C'est un silence étrange. Un silence qui n'en est pas un. L'orage gronde au loin, le tic-tac obsédant de l'horloge rythme l'attente. Tous les nerfs tendus, Roderick semble guetter on ne sait quel signe, tandis qu'Allan se plonge dans les livres... « Il y a un silence double ; l'un est le silence corporel ; ne le crains pas. Mais si quelque urgente destinée te fais rencontrer son ombre, elfe sans nom qui hante les solitaires régions que ne foule aucun pied humain... recommande-toi à Dieu ! » La tension remonte degré par degré. Puis lorsque le marteau de l'horloge marque l'heure, lorsque se cassent une à une les cordes de la guitare, la tempête se déchaîne de nouveau...

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