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 Bartleby : 

Bartleby affiche du film

FICHE TECHNIQUE :

Titre original : Bartleby
Réalisation : Maurice Ronet
Scénario :
Maurice Ronet, Yvan Bostel
et Jacques Quoirez,
d'après Herman Melville
Photographie :
Claude Robin 16 m/m gonflé en 35
Musique : Gérard Anfosso
Décors :
Jean Thomers/Jacques Bataille
Montage : Jean-Pierre Roques
Année : 1978
Genre : Drame
Durée : 96 minutes
Pays : France/Royaume-Uni
Première diffusion :
16 décembre 1976 (Antenne 2)

Distribution
Michael Lonsdale : L'huissier
Maxence Mailfort : Bartleby
Maurice Biraud : Dindon
Dominique Zardi : Cisailles
Jacques Fontanelle : Gingembre

scène du film Bartleby
texte

scène du film Bartleby
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scène du film Bartleby
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scène du film Bartleby
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Relique d'un âge d'or de la création télévisuelle, réalisé par Maurice Ronet en 1976 d'après la nouvelle éponyme d'Hermann Melville, ce téléfilm est captivant. Il s'agit du récit d'une révolte passive et quasiment muette, dont l'absence de signification apparente fait symboliquement imploser le cadre qui la contient.

L'employé de bureau, joué par Maxence Mailfort, d'abord lisse et studieux, se confondant avec sa fonction jusqu'à en devenir invisible, cesse peu à peu de fonctionner. Il se conduit alors comme un somnambule, prostré derrière une armure d'indifférence, muré dans un silence qui le rend hermétique aux autres hommes. Autour d'un refus inexplicite et diffus, la routine, même cahotante, s'enraye peu à peu.

Cette négation à peine explicite, d'une politesse extrême mais définitive dans sa répétition, signe la néantisation de tout ce qui la touche. Elle révèle l'absurdité d'un univers qui, contaminé par cette absence, se dérobe. Ainsi ce mur aveugle s'élèvant devant l'unique fenêtre de l'étude, éludant le monde extérieur, ou encore le bureau lui même qui finit par être débarassé de tout le mobilier qu'il contient. Bartleby est un mystère, un trou noir dans la narration à proximité duquel toute action concomitante semble se dématérialiser, se vider de signification …

« Bartleby est le contraire d'un récit arbitrairement hermétique, écrivait alors Télérama, dans une critique très louangeuse. C'est le cri étouffé et pathétique d'un fou, autrement dit d'un sage, qui résiste à sa manière à la folie de ce que l'on appelle la vie normale : la réponse par l'absurde à l'absurdité ambiante. »

Cette formule de Bartleby « I would prefer not to » serait donc la dernière parole d'un aliéné authentique qui, selon Antonin Artaud, serait cet « homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l'entend, [plutôt] que de forfaire à une certaine idée supérieure de l'honneur humain ». Serge Uleski écrit de son coté, dans une de ses chronique, à propos de cette parole particulière qui « traduite en français par "je ne préférerais pas", ou "je préférerais ne pas" ou encore "j'aimerais mieux pas" (on remarquera l'usage du conditionnel) clôt tous les débats : Elle n'ouvre aucune porte, elle les ferme toutes, à la fois chez Bartleby et chez celui qui la reçoit en pleine face comme un défi, une insulte et une humiliation. Plus Bartleby en fait usage, plus insoutenable elle devient. Chaque occurrence de cette formule réduit au silence son interlocuteur, comme si elle le vidait. »

Si l'on s'en tient à la définition d'Artaud, Le fou étant la figure de celui qui dit des vérités insupportables, que la société ne veut pas entendre, ce refus entériné par l'entourage de Bartleby nait de l'obstruction implicite contenue dans la phrase elle-même qui est à la fois demande et constat. Évocation de la possibilité d'un choix suivi immédiatement d'une négation qui en annihile toute dualité. Ironie noire ou lucidité désespérée, la formule place Bartleby en suspens devant une option unique et inacceptable (et ce n'est certainement pas un hasard si ce texte écrit en 1853, lors de l'avènement triomphal de la société marchande, industrielle et financière, trouve un écho actuel dans la réponse définitive servie par les tenant de l'ultralibéralisme : Il n'y a pas d'alternative).

Premier personnage littéraire résistant donc, la désobéissance de Bartleby est en lien direct avec ce à quoi elle s'oppose. Un seul, dans l'entourage médiocre et parfois haineux à son endroit, semble vouloir lui apporter son aide. On devine chez l'huissier une sorte de fraternité cachée, en même temps qu'une lacheté indépassable. Cette acceptation passive, ennuyée, ne suffira pas. Forcés au silence, de frustration en humiliation, Bartleby se sclérose ostensiblement dans une posture que l'on prévoit sans retour possible. Seul l'usage de la violence à son encontre mettra un terme aux attaques perpétrées par ses collègues de bureau, symboles d'une société répressive qui se sent menacée par cet homme d'une extrême politesse porteur d'une formule-refus pourtant dépourvue d'ironie et de provocation.

L'huissier devinant alors qu'il n'y a plus rien à faire, et ressentant enfin en lui la perte irrémédiable vécue par Bartleby déclarera à la manière d'un aveu tardif : « Je ferai tout ce que vous voudrez ! » avant de confesser du bout des lèvres : « Que savez-vous de votre douleur en moi ? »; actant une révélation intime et tardive : la révélation de son propre néant.

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