Surréalisme & Cut-Up

« Les cuts-ups s’expliquent d’eux-même » [Brion Gysin 1976]

1959, BEAT HÔTEL, au n°9 de la rue Gît-le-coeur, à Paris, dans le Quartier latin : brion Gysin (ré)invente la technique du CUT-UP ; en découpant un article de presse au cutter et en réarrangeant celui-ci, morceau par morceau, de façon aléatoire. Le procédé, s'appuyant sur le hasard cher aux surréalistes, utilise la juxtaposition accidentelle et spontanée. D'après Jacques Derrida, cette utilisation du hasard permet l'émergence d'une troisième voix, alliant la mécanisation de l'écriture et le caractère organique de la créativité. Pour ouvrir cette porte, expérimentez donc la Cut-Up Machine ...

The Dreamachine of Brion Gysin ♦ (Towers Open Fire - 1963)

Mais la toute première action similaire publiquement revendiquée se déroule au cœur de la première guerre mondiale, en juillet 1916, sous l'égide des Dadaïstes. Les protagonistes du Cabaret Voltaire veulent créer une revue et une galerie. Mais Hugo Ball s'oppose à l'idée de faire de Dada un mouvement artistique. Dans son manifeste, écrit à ce moment-là, il donne la primauté au MOT, et hésite à parler d'art : « Le Mot, messieurs, le Mot est une affaire publique de tout premier ordre. »

Tristan Tzara, Aux côtés de Hugo Ball, invente donc le mot DADA, cristallisation du nihilisme ambiant, parce qu'il ne signifie rien. Il est lui-même l'homme au monocle, barbare auto stylé comme le désigne l'un de ses amis. Il affirme dans Comment faire un poème dadaïste que pour créer un poème, il suffit de mettre des fragment de phrase dans un chapeau et de les sortir un par un, au hasard.

43 ans plus tard, Brion Gysin initie William Burrough à la technique du Cut-Up. En expérimentant ensemble le procédé sur des médias imprimés ou des enregistrements audios, ils se persuadent que la technique pourrait être utilisée – révélant la trame présidant à l'écriture – pour découvrir la vraie signification d'un texte. Burrough a aussi pensé que le cut-up pouvait s'apparenter à une forme de divination : « When you cut into the present, the future leaks out / Lorsque vous découpez le présent, le futur transparait ».

Burrough élabore ainsi sa trilogie : The Soft Machine (1961), The Ticket That Exploded (1962), et Nova Express (1964). En mélangeant des coupures de journaux à ses propres textes (eux-même redécoupés), il crée un récit au potentiel hallucinatoire, à la narration éclatée et aux possibilités d'interprétations démultipliées. « Une page de Rimbaud découpée et réarrangée donnera des images tout à fait différentes. Des images de Rimbaud, vraiment de Rimbaud, mais nouvelles », disait-il dans ses Entretiens en 1966.

L'influence du Cut-Up ne s'arrête pas là. David Bowie l'utilise dés le début des années 70 pour écrire ses paroles, notamment dans la trilogie berlinoise. Kurt cobain l'imitera. Le critique de musique pop Jim Derogatis cite ce dernier disant: « My lyrics are total cut-up. I take lines from different poems that I’ve written. I build on a theme if I can, but sometimes I can’t even come up with an idea of what the song is about ».

Quand à Thom Yorke, il s'y est également attelé pour rédiger certains textes de Kid A. Pitchfork relate que Yorke a délibérément utilisé dans ses textes une énumération de clichés pour suggérer l'idée d'un esprit consummé par l'accumulation de données inutiles; certaines paroles, par exemple, alternent entre violence doucereuse et récitation absurdes de généralités insignifiantes évoquant des attaques de panique incontrôlable. Les paroles souvent fragmentées, aux significations obscures, ajoutent à la sensation paranoïaque et schizophrénique émanant du disque.

Mais le cut-up, exploration de l'inconscient, reste (suivant la définition de Wikipédia) « intimement lié au mode de vie et à la philosophie de la Beat Generation définie par William S. Burroughs et Jack Kerouac, et irriguée de la relation symbiotique entre innovation musicale et littéraire. Le Cut-Up tenterai de reproduire les visions dues aux hallucinogènes, les distorsions spatio-temporelles de la pensée sous influence toxique (phénomène de déjà-vu notamment) ». Il se rapproche du pop-art et des happenings.

Comme le souligne Clémentine Hougue dans Le cut-up : ut pictura poesis au pied de la lettre, « Le texte n’est pas image du sens, il est création d’images pour elles-mêmes, avènement d’un sens inédit que seul le processus de mécanisation peut mettre en œuvre ».

Il faut naturellement, suivant l'anlyse de Benoît Delaune, différencier le cut-up, technique créatrice, du plagiat qui est le vol littéraire d'un texte appartenant à un autre auteur. Le premier implique le détournement assumé, sans que l’intégration soit complète, les ruptures soulignant l’origine étrangère de l’élément. Par l’hétérogénéité se dégageant de sa présence dans le texte, il manifeste qu’il provient d’une autre source, s'apparentant à une citation sans guillemets, alors qu'à l'opposé le plagiat est une dissimulation.

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