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Anticipation

« Science et connaissance, art et anticipation - les deux couples qui se cachent bien des choses, mais quand ils se comprennent rien au monde ne les surpasse. » [Vladimir Nabokov]

Nous avons souvent tendance à confondre Anticipation et Science-fiction, mais une œuvre de science-fiction se déroulant dans le passé ne relève pas de l'anticipation. Et, réciproquement, une œuvre d'anticipation n'appartiendra à la science-fiction que dans la mesure où elle intègrera des innovations scientifiques majeures irréalisables à l’époque de sa rédaction...

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James B. Settles ⋄ Illustration for the February 1946 magazine Amazing Stories.

L'anticipation en tant que genre littéraire découle naturellement du processus premier de l'écriture romanesque. Comme le disait Sartre, l'objet littéraire est une étrange toupie qui n'existe qu'en mouvement. Ce jeu appuyé sur une narration réticente établit le lien indispensable à la lecture entre intrigant (l'auteur) et intrigué (le lecteur). A partir de la question initiale : "Que va-t'il arriver ?" se déploie alors toute l'arborescence des pistes, fausses ou véritables, qui conduiront à l'aboutissement du récit.

Sans doute est-ce parce que nos vies sont incertaines, fondamentalement imprévisibles, que cette propension à imaginer le futur nous attire. Il ne manquait alors que l'ajout de l'alibi technologique pour basculer définitivement du futur immédiat au futur lointain, et tenter de décrire l'évolution de nos civilisations sous des horizons que nos existences limités n'atteindront jamais autrement qu'en empruntant les chemins de la fiction.

Qu'en est-il donc exactement ? A l'origine, en 1926, le terme anticipation était effectivement un équivalent de la catégorie science-fiction. On peut estimer qu'il s'en est peu à peu démarqué à mesure que les promesses idéalisées des sciences et du progrès se sont taries.

Pour résumer, se dessine d'abord une première époque, influencée par les romans de Jules Verne, où rêves d'ingénieurs et d'explorateurs se combinent en des lieux inaccessibles et souvent merveilleux (De la Terre à la Lune, publié en 1865, est d'ailleurs considéré comme l'un des premiers romans d'anticipation). Période à laquelle succédera une vague d'inspiration plus noire, marquée par les limites perceptibles de la science et les dangers inhérents aux nouvelles explorations et inventions.

Les premiers coups de semonce résonnent dés la fin de la première décennie du XIXème siècle, avec des romans comme Le Péril bleu (Maurice Renard 1910), La Mort de la Terre (J. H. Rosny aîné 1910), Le Monde perdu (Arthur Conan Doyle 1912), auxquels les deux guerres mondiales successives ôteront toutes vélléités d'optimisme, L'Agonie du globe (Jacques Spitz 1935), Quinzinzinzili (Regis Messac 1935), La Guerre des mouches (Jacques Spitz 1937), Ravage (René Barjavel 1942).

Ce tournant consacre l'avènement d'un nouveau genre, la dystopie. Viendra progressivement s'y greffer le sous-genre post-apocalyptique illustré par des romans tels que Je suis une légende (1954) de Richard Matheson, ou le plus récent La Route (2006) de Cormac McCarthy.

Mais la dystopie se démarque sensiblement de ces récits dépeignant un avenir sombre par une volonté appuyée de récuser la pensée utopique en exploitant sans les édulcorer ses failles les plus inavouables. Le Meilleur des mondes (Aldous Huxley 1932) et 1984 (George Orwell 1948) en sont les exemples les plus célèbres.

Une troisième voie, quasiment inclassable, s'est greffée entre les deux premières, entre utopies et dystopies, entre rêves et désillusions. Le courant Steampunk (cousin spontané du genre cyberpunk : mélange de distopie et de cybernétique), peut être considéré comme une branche de l'anticipation dans la mesure ou comme le dit l’écrivain Daniel Riche, dans son anthologie Futurs antérieurs (Fleuve noir, 1999) : « Le steampunk s’efforce d’imaginer jusqu’à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt ».

En ouvrant la voie de l'Uchronie, mais porté par la volonté délibérée de se démarquer du courant hard-SF, le courant steampunk volontiers fantaisiste, habité de personnages hauts en couleur, peu regardant en matière de vraisemblance scientifique, trace entre les deux branches principales précédemment citées, une voie singulière. Marquée par une étrange mélancolie, la description de ces futurs parallèles fantasmés où plane comme le souvenir oublié des anciennes utopies, ouvre comme aucun autre genre littéraire, toutes grandes les portes d'un imaginaire débridé et sans limite.

Les deux précurseurs les plus notoires, rangés sous l'étiquette "Proto-Steampunk", sont évidemment Philip José Farmer et Michael Moorcock. Le premier est né en 1918 en Indiana, le second en 1939 près de Londres, ce qui montre que ce style a pris ses sources bien avant son avènement théorisé par leurs fondateurs officiels, Tim Powers et K.W.Jeter. La plus séduisante saga du genre s'incarne peut-être dans la série de quatre volumes des Danseurs de la fin des temps publiée entre 1972 et 1976, vraisemblablement l'une des plus belles réussites de Michael Moorcock.

L'histoire se déroule dans un million d'années, à l'aube de la fin des temps, au cœur d'un univers baroque, somptueusement décadent. Une micro-société d'immortels ayant survécu à l'extinction de l'humanité, emploient leur vie interminable en d'immenses fêtes burlesques et délirantes. L'auteur se joue avec brio d'un sujet atroce, et l'humour très anglais allié à la légèreté des situations, contribue beaucoup au charme irremplaçable de l'intrigue : la redécouverte de l’amour, au travers de la passion dévorante qui consume l’un de ces demi-dieux grisé par une demoiselle venue du XIXe siècle, « Jherek Carnelian, qui ne savait pas ce qu'était la morale, et Mrs Amelia Underwood qui, elle, n'en ignorait rien. »

L'anticipation, vue sous cet angle, serait finalement le moyen le plus sûr d'atteindre d'autres fins que celle qui nous est vraisemblablement promise, serait-ce même la fin de tous les mondes. En 1948, déjà, face aux crises politiques et intellectuelles, et à la médiocrité ambiante, André Breton, chantre de l'amour fou, (expérience surréaliste suprême dans la mesure où s'y réunissent indissociablement réel et imaginaire, vie et poésie), dans son livre "La Lampe dans l'horloge" déclarait : « Cette fin du monde n'est pas la nôtre. »

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